Interview exclusive : Ed Tourriol, traducteur de comics.
Après l'interview de Christophe Lemaire, directeur de collection chez Tokebi et celle de Arnaud plumeri, Attaché de presse et auteur chez Bamboo, l'équipe de BLAM! vous propose pour ce troisième volet des dossiers consacrés aux métiers de la BD de faire la connaissance de Ed Tourriol, traducteur entre autres pour Semic.

Odin: Bonjour Ed. La première question est assez simple: J'aimerais que tu nous présentes Makma, boîte dans laquelle tu travailles.
ED: MAKMA est un studio complet de création de bandes dessinées : du scénario à l'illustration, en passant par la colorisation et le lettrage PAO. Nous travaillons pour différents éditeurs et studios américains ou européens. En France, l'essentiel de notre activité est centrée autour du lettrage et de la traduction, notamment pour Semic ou les Humanoïdes Associés : Batman, Superman, Redhand.

Odin: Quelle est l'organisation du travail d'un traducteur dans le cadre d'un comics bimestriel comme c'est le cas pour les séries Superman et Batman chez Semic ?
ED:
Tiens, d'accord, prenons Superman en exemple. C'est une série que je lisais en VF Sagédition quand j'étais petit. Aujourd'hui, je la lis tous les mois en VO. Les trois séries et certains spéciaux (Secret Identity par Busiek & Immonen est un vrai régal). Je suis également les aventures de la JLA. Et aussi Superman/Batman, j'avais oublié.

Bref, je connais bien le gaillard. Je sais d'où il vient et je sais où il va. C'est bien pratique de savoir ce qui se passe dans les épisodes qui vont suivre au moment où on traduit un numéro pour la VF. Ça évite de raconter des conneries.

Prenons Superman n°9 du mois de novembre 2004. Il contient les numéros américains #205 et #206 (par Jim Lee) et le #6 de la série Birthright. Je les ai traduits quand j'étais en vacances à la mer, en septembre dernier. Vacances ou pas vacances, fallait tenir la deadline.

Là, je bossais sur des photocopies. Ben, ouais, je vais pas niquer mes propres comics en barbouillant les bulles à coup de marqueur. Mais la plupart du temps, on bosse sur les vrais comics. Je numérote les pages, puis les bulles. Et ensuite, j'attaque la traduction dans un traitement de texte.

Une fois mes épisodes finis, je les envoie à Jim Lainé chez Semic. C'est Jim le responsable des produits DC chez Semic. Quand je faisais tous les CrossGen, je dealais avec Jeff Porcherot. D'ailleurs, Jeff, c'est quand tu veux pour me redonner du taff.

Jeff ? Bon. Reprenons.

Donc, Jim reçoit mes fichiers de traduction. Il les relit et il les envoie au lettreur. Le lettreur copie/colle mes textes à la place des textes présents dans les bulles américaines. Il renvoie ça à Jim qui relit encore. Oui. C'est comme ça qu'il arrive à comprendre les séries dont il est le responsable.

Et quand c'est prêt, ça file chez l'imprimeur.

Niveau délai, je suis censé rendre ma traduction au plus tard deux mois avant la parution dans les kiosques. Dans l'idéal, c'est trois mois.

Odin: Tu fais bien d'aborder le sujet de la continuité, puisque c'était l'objet de ma prochaine question. Est-ce que la traduction d'un titre comme Superman (gardons le même exemple), qui a une continuité de près de septante ans, exige parfois un travail de recherche ou une consultance (auprès de Jean-Marc Lainé par exemple, qui est loin d'être ignorant sur le sujet)?
ED: Oui, bien sûr. Je suis régulièrement obligé de vérifier certains détails avec Jim. J'ai aussi un autre réseau de personnes ressources sur qui je peux compter. Par exemple, sur Superman, je peux demander des renseignements à Sébastien Lecocq, le créateur de supermag.org. De même, quand je traduisais les encyclopédies de Spider-Man, Hulk ou X-Men, j'ai beaucoup utilisé le site ComicsVF de Michel Racaud et Howard Drake. J'utilise aussi quelques sites US spécialisés dans la continuité Marvel ou DC et dans le listing des apparitions des personnages de ces univers.

Pour mieux traduire certains épisodes ou certains paragraphes d'une encyclopédie, il m'est arrivé d'aller claquer quelques centaines d'euros dans les bouquineries. Pour me fournir des épisodes en VF et voir comment certaines voix, certains noms avaient été traduits par mes prédécesseurs. C'est quelque chose d'important ça: être raccord avec les traductions précédentes.

Odin: Tout à fait d'accord, c'est même essentiel.
Où places-tu la limite entre traduction et adaptation dans ton travail ?
ED: Eh bien, ça dépend. Mon point de vue a pas mal évolué, là-dessus. Au départ, je considérais qu'il fallait traduire servilement les textes de l'auteur en collant le plus possible aux dialogues de départ. Alors, oui, en principe, c'est ce qu'il faut faire. Seulement, en comics, certains dialogues passent super mal en français. Certaines références. Certains phrasés.

Bref, au bout d'un moment, je me suis rendu compte qu'en fait, c'était davantage un travail d'adaptation qu'un travail de traduction. La traduction, finalement, ça ne suffit pas. Il faut que tes personnages sonnent aussi vrais que possibles. Que les dialogues sonnent justes.

Bien sûr, ça n'est pas possible sur toutes les séries (spéciale dédicace à Barbara Kesel sur toutes ses séries CrossGen) mais dans l'ensemble, on peut faire des trucs pas mal. Surtout sur les séries qui sont plus ou moins encrées dans l'univers réel (genre Outsiders, par exemple).

Un autre truc important de mon travail, c'est de trouver des équivalences compréhensibles par les Français pour les références purement américaines. Je ne suis pas partisan d'insérer des références franco-françaises dans les comics. En tant que lecteur, ça me fait tout de suite sortir du récit : je préfère utiliser une référence américaine connue par les français pour remplacer une autre référence moins connue. Par exemple, si je suis face à un crooner méconnu du lectorat français, je ne vais pas le remplacer par Florent Pagny, tu vois. Je vais plutôt caser Frank Sinatra.


Odin: Je vois très bien. Je pense par ailleurs que si certains comics un peu plus anciens sonnent un peu faux par moment, c'est justement parce que cet aspect du travail avait été négligé. Disons qu'à mon avis, l'idéal est de trouver le juste milieu entre traduction et adaptation. Tu as une liberté totale à ce niveau ?
ED: J'ai la liberté totale d'essayer ce que je veux. Mais il m'est arrivé d'essuyer quelques refus quand même. Par exemple, au début, j'ai eu pour consigne de remettre les doubles négations que j'avais tendance à bannir de mes dialogues (sauf pour The First, les spécialistes du balais dans le cul). Tu vois, dans la vraie vie, personne ne prononce les négations. Ou presque personne. Et ça me gonflait de les voir apparaître dans des bulles de dialogues censées représenter un phrasé parlé.

Aujourd'hui, puisqu'on m'a demandé de les remettre, je les mets. Mais ça m'emmerde. Et quand ça m'emmerde trop parce que c'est évident que le personnage qui parle ne peut pas prononcer les négations comme ça, eh bien je les vire quand même. Comme je reste raisonnable, ça passe.

C'est un exemple. Il y a d'autres trucs du même genre. Sinon, il m'arrive aussi de trancher dans le texte pour des raisons de place. Alors je suis obligé de remonter des dialogues différemment. De faire entrer des infos dans des bulles où il n'y avait qu'une redite d'une info déjà passée. Bref, c'est du bricolage. Mais ce qui compte, pour moi, c'est de rendre le feeling de la BD et de faire passer les infos. Et à aucun moment le lecteur ne doit se dire que le traducteur a pris des libertés : ça le ferait sortir de la lecture. J'essaie de rendre un travail aussi invisible que possible, en collant les dialogues à la personnalité de chacun. En aérant et en ponctuant si besoin est. Je m'éclate bien, en fait.


Odin: J'imagine, mais ça doit représenter pas mal de boulot. Combien de temps en moyenne pour boucler un comic de 22 pages ?
ED: Il n'y a pas de moyenne possible. Tout dépend du comic book. Pour Vampi, je pouvais faire ça en une soirée. Pour JLA/Avengers, il me fallait plus d'une semaine. Même pour certains comics pauvres en dialogues, ça peut être dur si le texte est difficile (je pense à la saga Broken City d'Azzarello sur Batman par exemple). Alors que des comics plus bavards peuvent être faciles si les dialogues sont plus faciles à retranscrire (Invincible).

Odin: Une dernière petite question pour terminer. Toi qui est un fidèle lecteur depuis longtemps, quelle est ta vision des comics actuels ?
ED: C'est super vague. Je sais pas quoi dire. Disons que j'aime assez pour claquer entre 200 et 300 euros dedans tous les mois. Sans parler de ce que je paie pas. Je suis client de plein de trucs. Je lis les X-Men, le Savage Dragon, Birds of Prey, des tous petits indés qui s'arrêtent dès le premier numéro. En fait, je suis assez bon public. En ce moment, ma came, c'est Identity Crisis et Walking Dead, surtout.

Odin: Ed, BLAM!  te remercie et on se donne rendez-vous chaque mois en kiosque.

Interview réalisée par Odin pour BLAM! (décembre 2004)

Pour plus d'infos...
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